Mauritanie : naissance d’un Etat raciste.
Le 4 janvier 1966, les élèves négro-africains du lycée et de l’école normale de Nouakchott puis du lycée de Rosso se mettent en grève pour protester contre le décret d’application des
lois 65-025 et 65-026 du 30 janvier 1965 rendant obligatoire l’enseignement de l’arabe dans l’enseignement du second degré. De hauts fonctionnaires noirs se solidarisent avec le mouvement et
profitent de ce contexte politico - racial très tendu pour publier une lettre ouverte appelée « Manifeste des 19 » dans lequel ils font un « (…) état des lieux (…) » de la situation
politique du pays et attirent l’attention de l’opinion publique nationale et internationale sur les dangers de la dérive raciste du régime de Ould Daddah. Les auteurs du manifeste fustigent
avec raison le caractère pernicieux de ces lois : « (…) l’étude obligatoire de la langue arabe est pour les Noirs une oppression culturelle (…) et constitue un handicap certain à
tous les examens pour les élèves noirs qui, de façon consciente ont toujours repoussé l’étude de la langue arabe qu’ils savent un frein à leur développement culturel et scientifique et contre leurs
intérêts ». Ils accusent également le régime de vouloir faire basculer le pays vers l’arabité car « (…) celui-ci a toujours travaillé pour qu’à l’extérieur la Mauritanie apparaisse comme un
pays essentiellement maure (…) » et demandent enfin une plus équitable répartition des responsabilités politiques et des postes de commandements. En somme, ce document est une forte condamnation de
la politique discriminatoire pratiquée par le régime de Moktar Ould Daddah envers la communauté négro-africaine. Les quelques exemples publiés également dans ce Manifeste et que nous citons
dans les lignes suivantes contribueront à nous décrire l’image de l’Etat raciste mauritanien qu’a dirigé Moktar Ould Daddah de 1960 à 1978 :
- Les postes de président de la république, de chef du gouvernement, de ministre de la Défense nationale, des Affaires étrangères, de secrétaire général aux Affaires
étrangères, de ministre de la justice, de l’Intérieur, de directeur de l’enseignement, de directeur général du plan, de la fonction publique, de Président de la cour suprême etc. … sont concentrés
selon une règle inavouée, mais systématique entre les mains de l’ethnie maure.
- Au gouvernement : 2 ministres noirs sur 9.
- A l’assemblée nationale : 10 députés noirs sur 40.
- Sur les 12 cercles du pays, un seul est placé sous la responsabilité d’un administrateur noir.
- Dans la Mauritanie du Sud exclusivement noire, tous les commandants de cercle, les chefs de subdivision, les chefs des postes administratifs, les commissaires, exception faite de Rosso, les
juges, les chefs de brigades de gendarmerie et même les maires délégués sont tous des Maures.
- Dans les rangs des goums de la Garde nationale, de la Gendarmerie, de l’Armée, de la Police où naguère les Noirs dominaient en nombre, la valeur et la vocation étant les seuls critères, la
proportion des Noirs de 90% qu’elle était est retombée à près de 15%
- Les Noirs arabisants ne se recrutent qu’à 10% parmi les enseignants mauritaniens, parce que le régime ferme aux plus doués d’entre eux les portes du succès aux examens, les commissions de
corrections recrutées dans l’ethnie maure, veillant à ce qu’il en soit ainsi.
- Sur les 50 bourses mises à la disposition de la Mauritanie par le Koweït, reparties sans l’avis d’aucune commission, 7 seulement furent attribuées aux candidats noirs.
- A Nouakchott où les citoyens noirs sont au moins aussi nombreux que les Maures, le conseil municipal compte 4 noirs sur 22 membres.
Le 9 février 1966, des bandes de Haratines organisées et dirigées par des Beydanes procèdent à des agressions systématiques contre la population négro-africaine dans les quartiers populaires
de Nouakchott. Ces affrontements devaient durer deux jours. Le bilan officiel est de deux morts et soixante dix blessés, il y en eut certainement beaucoup plus.
« (…) A Dakar, en échos à ces manifestations, des étudiants sudistes de l’université mirent à sac l’ambassade de Mauritanie ».
Même si l’on s’accorde à dire aujourd’hui encore que ces affrontements ethniques de 1966 sont les conséquences directes de la promulgation des lois racistes tendant à arabiser à outrance le pays,
il est ici nécessaire de revenir brièvement sur l’historie politique de la Mauritanie loin avant ces années-là pour en saisir parfaitement les causes profondes. Elles découlent tout d’abord de
l’attitude plus qu’agressive de l’administration coloniale française envers la communauté négro-africaine et surtout de son intervention dans le débat sur la question identitaire et ensuite
de l’incapacité ou plutôt du refus de Moktar Ould Daddah d’apporter des réponses appropriées aux justes revendications de la classe politique negro africaine, inquiète de voir
évoluer une politique de discrimination raciale visant à étouffer leur communauté. Soutenu par un courant chauvin et raciste composé pour l’essentiel de jeunes Beydanes, ayant fait leurs
études dans les pays arabes du Moyen Orient et fortement influencés par l’idéologie du Baasisme et du Nassérisme, ce régime œuvre dés les premières années après l’indépendance du pays
pour la mise en place d’une politique de suprématie beydane.
La collaboration de l’administration coloniale française
Le débat sur l’identité de la Mauritanie, né avec la colonisation française restera au cœur de l’histoire politique du pays bien longtemps après l’indépendance et sera à l’origine de
tous les grands conflits interethniques qui opposent aujourd’hui encore populations négro-africaines et arabo-berbères. Déjà compliqué par la nature de ce territoire sur lequel cohabitent ces
deux types de populations que naturellement tout sépare, et les positions toutes divergentes de ses dirigeants sur cette question, les colonisateurs interviennent dans ce débat en se rangeant
passionnément du côté Beydane. Nous situons ici la responsabilité de la collaboration française dans l’instauration du système d’APARTHEID MAURITANIEN. Fidèles à ses théories racistes et leur
mépris de l’Homme noir, les administrateurs civils et militaires français travaillèrent avant même la formation de la colonie à l’idée de la création d’une Mauritanie beydane dont les racines
devant être « (…) les facteurs de l’unité naturelle maures et sahariennes ».
Soutenue et préparée à cette idée, la classe politique beydane et le premier d’entre eux tenteront des le début des années 40 d’imposer la suprématie de leur communauté en monopolisant
notamment toutes les institutions de la fonction publique. Les élections de 1946 (qui devaient voir la Mauritanie élire un député à l'assemblée nationale française, un sénateur et un conseiller de
l’union de l’Afrique occidentale française) seront l’occasion de voir se développer chez les Beydanes l’argument que la Mauritanie, un pays arabe ne pourrait être représenter par un Noir. Voyant se
développer avec inquiétude cette politique de suprématie beydane et les risques de voir le pays rattaché au monde arabe, les cadres et intellectuels Negro africains s’organisent dans la vallée du
fleuve pour défendre les intérêts de leur communauté. De la contestation de la monopolisation des institutions publiques par les Beydanes, le débat évolue très rapidement vers la remise en
cause de la cohabitation
D’arguments imprudents et incendiaires, le discours politique des leaders beydanes évolue dangereusement à partir des années 50 vers la construction d’une idéologie basée le plus souvent sur la
falsification de l’histoire et sur un programme de suppression des populations négro-africaines de ce territoire.
Toujours soucieuse de réaliser leur Mauritanie beydane, le colonisateur français instaura dés 1954 la première politique d’arabisation. Il était déjà clair aux yeux des administrateurs coloniaux
français que l’enseignement obligatoire de l’arabe devait être un des piliers de la beydanisation de ce pays.
Après la première phase de collaboration dans le domaine de l’enseignement, la colonisation française s’évertua en second lieu à encadrer et à former une classe politique beydane,
intellectuellement incapable d’affronter toute seule la réaction et la résistance des leaders politiques négro-africains. Vigilante et très peu disposée à accepter le racisme et
l’injustice que tente d’instaurer la coalition franco-beydane, la classe politique négro africaine a toujours manifesté ses préoccupations et ses inquiétudes face au développement d’un
tel système, ceci fut encore le cas avec l’UOMS (Union des Originaires de la Mauritanie du Sud) en 1957. Au cours de l’année électorale 1956, voulant mettre en garde quelques dirigeants
politiques beydanes, le gouverneur CHAZAL leur déclarait « (…) les Noirs s’organisent activement dans le fleuve.Si vous ne mobilisez pas vos hommes et vos femmes à l’occasion de ces élections, ils
remporteront la victoire et gouverneront ce pays qui vous appartient (…) ». Il n’était plus seulement question pour le colonisateur français d’assister politiquement les Beydanes mais
également de barrer la route aux Négro-africains qui par le simple jeu démocratique et de la majorité, étaient les seuls destinés à diriger ce pays. Cette honteuse et injuste
attitude reste les seules réponses que pouvait apporter l’axe franco- beydane aux revendications légitimes des représentants de la communauté négro africaine. Au congrès
d’Aleg de 1958, l’administration française veilla à étouffer les manifestations et les revendications politiques des représentants de l’UGOF (Union Général des Originaires du Fleuve
créée en 1957) surtout leur désapprobation de l’Etat « unitaire » mauritanien tel qu’il est consenti par Ould Daddah et les siens.
Deux mois seulement après le congrès, Moktar Ould Daddah, vice-président du conseil du gouvernement déclarait lors d’un entretien avec un journaliste du quotidien français « Le Monde » : « (…) si
nous devions choisir entre une fédération maghrébine et une fédération de l AOF, nos préférences nous porteraient vers le Maghreb ». Cette déclaration, ne l’oublions pas est celle du futur
chef de l’état de la future République islamique de Mauritanie. Nous devions nous attendre au pire. Voilà définis en une phrase l’orientation arabe du régime et les fondements d’une Mauritanie
raciste dirigée par le père fondateur de l’Apartheid beydane, celui-là même qui quelques temps auparavant appelait tous les partis politiques mauritaniens et toutes les composantes ethniques du
pays à « faire ensemble la patrie mauritanienne ». C’est réellement dans ces années que naquit et se développa ce système raciste mauritanien qui nous fait aujourd’hui encore tant de mal.
Ould Taya est certes un de ses praticiens le plus sadique mais pas le seul comme veulent nous faire croire certains de ses opposants beydanes, qui pour leurs propres intérêts et ceux de
leurs tribus cherchent notre soutien pour le terrasser. Nous ne devons jamais accepter que nos Martyrs, nos Morts et les souffrances de notre peuple deviennent un fonds de
commerce aux mains de nos propres bourreaux. Ces apprentis politiques doivent savoir que nous n’avons pas le même combat. Nous luttons aujourd’hui encore contre ce système qu’ils ont
contribué à mettre en place et qui bénéficie encore de l’appui de la grande majorité de leur communauté.
Moktar Ould Daddah : le Beydanisme contre vents et marées
Le 28 novembre 1960, la Mauritanie qui accède à l’indépendance n’est en rien un pays fiable mais une véritable poudrière : comme on pouvait s’y attendre, les multiples revendications de
la classe politique négro-africaine sont toujours rejetées et considérées comme nulles pour la naissance de cet état « unitaire » Daddahien dont les conditions établies reposaient sur
d’inquiétantes incohérences. Il faut souligner que depuis l’échec du congrès d’Aleg, le régime politique beydane, aidés de collaborateurs français s’est employé à définir les bases d’un futur Etat
raciste :
- développement d’une argumentation idéologique basée sur la falsification de l’historie qui, devenue pour ce contexte d’exclusion ethnique une idéologie d’état, affirme que le territoire de la
Mauritanie est exclusivement un territoire de Beydanes, etc.
- mise en place d’un programme d’oppression culturelle, politique et économique car « (…) la classe politique beydane avait compris aussitôt qu’il ne suffisait pas de contrôler le pouvoir politique
pour assurer une domination définitive de sa communauté dans ce pays. Avec l ‘aide de l’appareil politique hérité du colonisateur français, il a mis en œuvre un programme de contrôle de l’économie
et du commerce, de l’administration, de l’éducation et de la formation (…) ».
Les institutions s’adaptent et scellent cette politique de la suprématie beydane. En effet, la constitution de 1959 dans son article 3 stipule que la langue nationale de la Mauritanie est
l’arabe. La reforme du système éducatif datant de la même année rend l’enseignement de l’arabe obligatoire dans les écoles primaires et secondaires. L’introduction de l’arabe en tant que
matière au secondaire visait à supprimer toutes chances des élèves négro africains.
L’arrogance de ce régime (soutenu à l’intérieur du pays par une classe politique beydane fortement inspirée par les thèses racistes du nationalisme arabe et spécialisée dans la propagande
idéologique et à l’extérieur par la quasi-totalité des pays du Maghreb et du monde arabe), plus que jamais déterminé à poursuivre son programme de mise en place d’un Etat résolument
raciste et la résistance de la classe politique négro-africaine constituent une constance dans la vie politique du pays. Toutes les crises qui découleront de cette situation furent provoquées
par ce régime.
Le soulèvement des élèves et intellectuels noirs de février 1966 sera ainsi l’occasion rêvée du pouvoir politique et de la communauté beydane de déclencher une féroce campagne
d’agressions racistes contre la population négro-africaine et ses dirigeants. Malgré les multiples appels au dialogue de cette même classe politique noire et de plusieurs observateurs étrangers :
le « Moniteur africain » du 06 février insistait encore « ( …) s’il veut éviter que la situation ne s’aggrave irrémédiablement, le chef du gouvernement mauritanien va devoir accepter de
réviser profondément les fondements de sa politique intérieure et doit d’abord engager un dialogue sans arrière pensée avec les leaders les plus représentatifs de la population noire (…) pour
éteindre ce torchon qui brûle si l’on veut éviter l’incendie ». Quelques semaines auparavant, « Le Monde » du 3 février se demandait déjà « (…) si le stade de la
revendication pacifique pour une plus équitable répartition des responsabilités et des postes administratifs de commandements voire pour une transformation de la République islamique de Mauritanie
en état fédéral n’est pas en train d’être dépassé ».
Au congrès du PPM à Aioun, le 26 juin 1966 Ould Daddah rejeta une fois de plus toutes les revendications de la communauté noire au nom d’une fausse et hypocrite « unité nationale »
Les évènements de 1966 étaient parfaitement prévisibles, ils furent provoqués par la persistance d’une politique raciste menée par le régime de Ould Daddah, son refus de dialogue, son incapacité à
trouver des réponses politiques appropriées aux inquiétudes de la population noire et de penser à une alternative visant à la formation d’une société juste et démocratique.
Au lieu de s’attaquer aux causes profondes du mal, ce qui n’a jamais été sa préoccupation, le régime de Ould Daddah choisit délibérément la politique de l’autruche en niant honteusement l’existence
du problème racial en Mauritanie : « Non en Mauritanie, il n’y a ni de Noirs ni de Blancs que pour les sociologues et les ethnologues. Il ne saurait être question de bâtir une nation sur les
pourcentages aussi fluctuants qu’absurdes. »
Le refus de tirer les leçons des évènements de 1966, et la volonté des différents régimes de conforter l’emprise de leur communauté dans tous les secteurs de la vie nationale et de renforcer la
politique d’arabisation conduiront aux soulèvements des élèves noirs de 1979. Avec l’arrivée au pouvoir des militaires, le début des années 80 est marqué par l’application du plan II du système
d’Apartheid mauritanien : la terreur et la violence contre les populations négro-africaines deviennent la base de ce programme. Le développement de cette politique raciste fait une fois
de plus réagir les cadres et intellectuels noirs qui publient en avril 1986, soit vingt ans après leurs aînés de 1966, « Le Manifeste du négro-africain opprimé…. », un document qui dénonce les
pratiques de l’Apartheid dans tous les domaines de la vie politique sociale et culturelle et les injustices dont sont victimes les communautés négro-africaines de Mauritanie depuis 1960.
Vingt ans après Ould Daddah, Ould Taya toujours fidèle à une traditionnelle politique de fuite en avant qui est le propre de tout régime illégitime comme le leur ne sera pas en mesure
d’apporter des réponses politiques aux questions soulevées par le « Manifeste du Négro-africain opprimé ….» de 1986. Pire, il semble aux yeux du petit colonel de Nouakchott que ses
prédécesseurs furent fébriles sur cette question, déterminé à en finir avec cette question des Kwar (Nègres), il inaugura sa nouvelle politique, sa « solution finale » et ses
conséquences que nous vivons aujourd’hui encore.
Depuis 1960, la Communauté négro-africaine de Mauritanie est victime du racisme des différents régimes beydanes qui se sont succédé au pouvoir et qui ont installé dans ce pays un système
d’oppression semblable à tous les points de vue à celui de l’Apartheid sud africain.
Malgré les multiples appels au dialogue et à la résistance politique, Soninké, Haalpular’en et Wolof subissent aujourd’hui encore dans leur propre pays, le pays de leurs ancêtres, les
humiliations et les agressions du système raciste mauritanien. Sans pour autant apporter un quelconque discrédit ou désaveu sur l’importance et les résultats de notre combat que nous menons
jusqu’aujourd’hui contre ce système, il est tout de même nécessaire de se poser ici une question, celle de l’efficacité et de l’adéquation du combat politique classique face à ce
système qui n’a comme autres réponses que la violence, les déportations, les viols, les tortures et les exécutions.
Souleymane BAL
BORDEAUX,
mai 2004